Les séries disent quelque chose de notre époque. Prendre au sérieux ce qu’elles nous racontent est d’autant plus nécessaire dans le cas de La Fièvre, qui aborde un ensemble de thématiques d’une actualité brûlante, comme la défiance envers la démocratie ou le rôle des réseaux sociaux. C’est la raison pour laquelle la Fondation Jean Jaurès s’est penchée sur cet objet pop-culturel mais également politique qu’est La Fièvre, à travers plus de trente regards, analyses ou entretiens, faisant converser ainsi un collectif de personnalités diverses – experts, responsables politiques, acteurs de la société civile ou universitaires – parmi lesquels Jean-Marc Ayrault, Laurent Berger, Anne Sinclair.

Parmi ces experts, Adelaïde Zulfikarpasic, Directrice générale de BVA Xsight, apporte sa vision à travers un article « La Fièvre ou la faillite du politique ».

 

⚠️ ATTENTION SPOILER ⚠️

 

« La Fièvre ou la faillite du politique »

La Fièvre. La série emprunte son nom à un passage du roman de Stefan Zweig, Le monde d’hier, cité lors du troisième épisode éponyme par l’une des deux protagonistes. Mais la fièvre, c’est aussi d’un point de vue scientifique une manifestation de l’organisme traduisant la réaction du système immunitaire à un événement, une infection le plus souvent (virus, bactérie, etc.). Dans la fiction de Canal+, on assiste également à une réaction de l’organisme – cette fois le corps social et non le corps humain – à un phénomène qui l’affaiblit et lui nuit : la faillite du politique. Car c’est ce que pointe du doigt de façon dramatique la série d’Éric Benzekri : l’incapacité du politique ou des politiques à proposer un « nouveau grand récit national » parlant au plus grand nombre, leur incapacité à donner du sens, à créer du commun permettant de faire société. C’est une France fragmentée que l’on a sous les yeux. Dans le premier épisode, « Box to box », Marie Kinsky, ex-communicante devenue stand-uppeuse populiste, évoque, avec l’affaire du coup de tête donné par Fodé Thiam à son entraîneur, « le 11-Septembre du black-blanc-beur ». En d’autres termes, l’échec du multiculturalisme qui constitue notre réalité sociale, pour le meilleur et pour le pire, l’échec de ce pilier – réel ou fantasmé – du vivre-ensemble à la française. Or, pour vivre ensemble, quelle que soit l’échelle à laquelle on se situe (nationale, locale, familiale, etc.), on a besoin de créer du commun autour d’un projet. Un projet collectif. Un projet d’avenir. Un récit. Quelque chose qui nous fasse avancer, nous rassemble et nous inspire collectivement.

Dans le dernier épisode de la série, « L’autre assemblée », l’assemblée citoyenne composée pour l’émission de débat public sur le port d’armes s’appuie sur une typologie, énoncée par un certain Jérôme, sondeur : les laissés-pour-compte, les identitaires, les militants désabusés, les libéraux optimistes et les attentistes. Cette typologie, totalement opérante au niveau des individus, peut se superposer à un autre cadre de lecture, plus global. Les grilles de lecture et d’analyse univoques de la société peuvent en effet s’avérer limitées pour décrire les changements et mutations en cours, si rapides et nombreux. Une matrice de lecture, proposée dans le cadre de l’étude « Françaises, Français, etc. » réalisée par BVA Xsight pour la régie de la presse quotidienne régionale, 366, offre un cadre de réflexion adapté à notre époque. Cette matrice dite des tensions repose sur le croisement de deux axes, un axe temporel horizontal qui oppose temps court et temps long et un axe vertical opposant individu et collectif. On observe, en effet, que les individus opposent parfois les sujets qui leur sont particuliers et immédiats à ceux qui relèvent du collectif et du durable. Chacun, dans les différents domaines de sa vie, arbitre comme il le peut entre le présent et le futur, entre son intérêt personnel et celui de la planète. Chaque individu est mis en tension entre ces deux axes et, selon les sujets, selon les moments de sa vie, selon « la place » d’où il parle – parfois en tant que citoyen, parfois en tant que collaborateur, parfois en tant qu’employeur, ou encore parent, usager de services publics, etc., et bien souvent en étant tout cela à la fois, car l’individu est pluriel et fait cohabiter ces différentes facettes de lui-même –, arbitre comme il peut. Les individus dessinent des combinaisons d’intérêt, des agencements et oscillent selon les sujets entre l’ancrage dans le présent et l’attraction du futur, d’une part, et entre le tropisme collectif et la tentation de l’individualisme, d’autre part.

 

Source : étude « Françaises, Français, etc », BVA Xsight pour 366

 

Le rôle du Politique avec un grand P devrait être de dessiner le contenu du cadran en haut à droite de cette grille de lecture, celui qui combine temps long (futur) et collectif. Pour construire ce fameux récit national qui fait défaut. Pour créer du commun. Mais aujourd’hui, et c’est très frappant dans la série, on est malheureusement beaucoup dans le cadran « temps court x individu », c’est-à-dire le cadran en bas à gauche. Ce qui d’ailleurs induit un rapport très fonctionnel à la démocratie – du point de vue des citoyens comme des politiques d’ailleurs. Les citoyens attendent des gouvernants qu’ils règlent leurs problèmes du quotidien (pouvoir d’achat, crise sanitaire, etc.), qu’ils gèrent les problèmes de chacun, au présent, qu’ils « administrent les choses ». Les politiques – du moins certains – font un usage très fonctionnel du pouvoir et de la démocratie, pour servir leurs propres intérêts. Et ne se placent pas du tout ou peu dans le cadran « temps long x collectif ». C’est ce qui explique d’ailleurs en partie la défiance croissante à l’égard du personnel politique mesurée par toutes les enquêtes d’opinion. Le politique tel que représenté dans la série ne fait pas exception. Les seuls représentants du monde politique (on notera l’absence de l’exécutif, hormis lors de la dernière scène du dernier épisode) sont un député Les Républicains (LR) (Bertrand Latour) et surtout le ministre de l’Intérieur, Nicolas Barnet.

Si l’on devait s’amuser à placer les différents personnages de la série sur cette matrice des tensions, Nicolas Barnet se situerait clairement dans le cadran en bas à gauche. Celui qui s’ancre dans le temps court et se concentre sur l’intérêt de l’individu. Si Samuelle Berger, dite « Sam », la principale héroïne de la série, pense un temps avoir trouvé un interlocuteur à sa mesure, susceptible de dessiner avec elle une trajectoire vers le cadran en haut à droite, elle déchante rapidement. On le voit très bien avec la scène dans l’épisode 3 où le ministre de l’Intérieur se gargarise de ses 9 points de popularité en plus gagnés à l’issue de la gestion de la crise. Le contrôle des émeutes grâce à l’instauration d’un couvre-feu rejaillit positivement sur son image et vient directement nourrir ses intérêts individuels et immédiats. À aucun moment, le ministre ne semble se réjouir d’avoir réussi à enrayer une mécanique néfaste pour la société. À aucun moment, il ne se situe sur le registre du collectif et du durable.

Sam Berger, elle, aspire à et incarne l’exact opposé. Son dévouement, son implication dans le sujet qui l’occupe (la gestion de la crise identitaire, nourrie par Marie Kinsky sur le terreau fertile de la France « archipelisée ») s’apparente à de l’abnégation. Elle s’oublie totalement. Elle ne pense que collectif et jamais individu. Et même si c’est la gestion de la crise à court terme qui l’occupe, c’est ce que dit cette crise de la société sur le long terme qui l’inquiète et la bouleverse profondément. Au point de la rendre malade et de l’envoyer à l’hôpital psychiatrique.

Quid de Marie Kinsky ? Elle oscille entre les deux. Comme le dit le psy de Sam, Marie est malade du syndrome de son époque. Narcissique, préoccupée par son image, surfant – pour la nourrir – sur ce qui a du succès. Mais en même temps, on ne peut nier qu’elle propose un récit, avec une coloration qui lui est propre, certes identitaire et réactionnaire. Il ne constitue pas un récit dans lequel la nation entière peut se reconnaître, mais il rassemble un nombre très important de ses concitoyens. De ce point de vue, Marie Kinsky tend vers le cadran « temps long x collectif ». Le fait-elle volontairement ou pour nourrir ses propres ambitions ? Le doute peut planer là-dessus. Fode Thiam, le footballeur vedette du Racing, à l’origine de l’incident qui embrase les réseaux sociaux puis la France, pourrait être positionné doublement sur l’axe vertical : à la fois au niveau de l’individu, car il se préoccupe d’abord du bien-être de sa famille, de sa femme Fatou et de leur fille, mais aussi au niveau collectif, car c’est ce dans quoi il s’inscrit profondément. Il joue en effet dans une équipe de football, sélectionné en équipe nationale, et constitue par ailleurs un symbole pour une partie de la société. En revanche, il s’inscrit principalement dans le temps court – et éventuellement sur le moyen terme, car il se préoccupe de sa sélection en équipe nationale. Il oscille donc dans tout le carré de gauche. Il le dit lui-même lorsque Kenza Chelbi tente de le rallier à la cause des « racisés » et d’en faire leur étendard : « Je ne fais pas de politique. » Il n’est pas là pour être un symbole. En tout cas, certainement pas d’une partie seulement de la société. Par le football, il rassemble plus largement. Mais il ne s’agit pas d’un acte militant. C’est presque « malgré lui », même si l’évolution du club en coopérative engagée change un peu la donne.

Kenza Chelbi, militante décoloniale qui lutte pour les droits des « racisés », justement, où se situe-t-elle ? À la croisée des chemins sans doute. Elle lutte pour un collectif, mais partiel et non inclusif. Et qui parvient même à se diviser davantage lorsque des difficultés apparaissent. Kenza cherche par son action à façonner un futur différent tout en s’ancrant énormément dans le présent. Charlotte Pajon, la militante féministe instrumentalisée par Marie Kinsky dans les deux derniers épisodes de la série, se situe sur le même registre.
François Marens, le président du Racing, est quant à lui un personnage ambivalent. Au début, on pourrait le croire profondément ancré dans le cadran en bas à gauche, individu x temps présent », préoccupé par l’image, la réussite et les finances de son club de foot. Mais progressivement, il dévoile un autre visage, entraîné d’ailleurs par Sam dans son sillage. Il est prêt à faire évoluer son club au nom du collectif et à mettre son club au service d’un collectif encore plus grand, la France.

Il est un autre personnage, ambivalent et bousculé puis « aspiré » par Sam : Tristan Javier, le dirigeant de Kairos, l’agence de communication de crise engagée par le Racing, patron de Sam. Centré au début de la série et pendant tous les premiers épisodes sur la réussite de son agence, au service de ses clients, il fait progressivement un pas de côté pour prendre de la hauteur sur la crise. Il la voit peu à peu dans sa globalité, dans ce qu’elle dit de la société et pourrait provoquer, et pas seulement à l’aune de ce qu’elle pourrait induire pour ses clients (en l’occurrence François Marens et le Racing). Il glisse progressivement du cadran en bas à droite vers celui en haut à gauche. Pascal Terret, l’entraîneur du Racing, est de cette graine aussi. Finalement, dans cette série, les personnages les plus enclins à se projeter dans une logique collective et durable ne sont pas les politiques, mais « les citoyens lambda ». C’est vrai aussi dans la « vraie vie ». D’après une enquête BVA Xsight / l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (Orse) / Fondation Jean-Jaurès de mars 2024 à la question de savoir à qui les Français font confiance pour faire évoluer positivement les choses dans le domaine environnemental, social ou sociétal, 77 % des sondés répondent « aux citoyens » contre 29 % seulement aux femmes et aux hommes politiques. Peut-on s’en satisfaire ? Je ne le crois pas.

Il est urgent de dessiner ce récit qui parle au plus grand nombre, qui rassemble et nous emmène collectivement vers le futur. Et ce n’est ni aux citoyens, ni aux entreprises (qui se dotent pourtant de missions et de raisons d’être) de le faire en priorité. C’est d’abord et avant tout aux politiques. De tous bords et pas seulement les extrêmes. Pour qu’au-delà de la faillite du politique, on n’assiste pas à la faillite de notre démocratie.