Les résultats des élections européennes du 9 juin prochain seront analysés avec attention dans la perspective de 2027. Allons-nous assister à un énième record d’abstention ? À ce titre, le positionnement des jeunes constituera, peut-être encore plus que pour une autre élection, un enjeu clé du scrutin. Christelle Craplet, directrice Opinion à BVA Xsight, se penche dans cette note pour la Fondation Jean Jaurès sur le rapport des jeunes de 18 à 24 ans à l’Union européenne et au vote à venir. Si cette tranche d’âge est toujours aussi peu encline à se rendre aux urnes, les enquêtes d’opinion révèlent qu’elle est de plus en plus tentée par le Rassemblement national, ce qui représente un glissement majeur par rapport aux précédentes élections de 2019.

 

Introduction

Les élections européennes auront lieu le 9 juin prochain et les résultats seront scrutés avec d’autant plus d’attention qu’il s’agit du seul scrutin de configuration nationale (et non locale) en France avant 2027 et l’élection phare qui mobilise les Français : la présidentielle. Va-t-on assister à un énième record d’abstention ? Après quatre ans de crises anxiogènes ayant remis l’Union européenne au centre de l’attention, les citoyens vont-ils avoir envie de s’exprimer pour désigner les élus du Parlement européen, et si oui de quelle manière ?

À cet égard, le positionnement des jeunes générations constituera, peut-être encore plus que pour une autre élection, un enjeu clé du scrutin. Comment les moins de 25 ans perçoivent-ils l’Union européenne ? Ceux que l’on carricature si souvent comme individualistes, désengagés et rétifs au vote, vont-ils trouver dans ce scrutin une occasion de donner de la voix, dans tous les sens du terme ?

À deux mois des élections, il nous a paru intéressant de se focaliser sur cette tranche d’âge – les « 18-24 ans » – pour comprendre son rapport à l’Europe et aux élections.

 

De nouvelles formes d’engagement chez les jeunes

En préambule, rappelons que loin de certains clichés, les jeunes ne se désintéressent pas de la chose publique, comme l’ont montré Anne Muxel et Adélaïde Zulfikarpasic dans leur ouvrage Les Français sur le fil de l’engagement1 : si leur implication ne prend pas la même forme que celle de leurs aînés, elle existe bel et bien, de façon plus ponctuelle et autour de causes spécifiques.

Une enquête réalisée par BVA Xsight pour l’Institut de l’engagement en décembre 20222 est d’ailleurs venue le confirmer : 55% des jeunes de 18 à 24 ans se disent engagés, via des formes moins conventionnelles et collectives (adhérer à un parti ou un syndicat, voire une association) mais davantage individuelles : en donnant leur avis sur les réseaux sociaux (34%) ou en boycottant une marque (51%) par exemple.

Lorsqu’une cause les interpelle, ils se montrent ainsi tout à fait enclins à s’impliquer, en militant ou en prenant activement part au débat sur le sujet. Là aussi, l’enquête réalisée par BVA Xsight pour l’Institut de l’engagement met en évidence les problématiques spécifiques qui les mobilisent, au premier rang desquelles figurent les violences sexuelles et sexistes (57%), le bien-être animal (56%), le changement climatique (55%) ou les discriminations liées à l’apparence ou au handicap (52%).

 

Et la politique dans tout cela ?

Est-ce à dire que les jeunes s’engageraient désormais exclusivement via de nouveaux canaux, à l’écart des partis traditionnels ? Oui, serait-on tenté de répondre rapidement, tant ils expriment une certaine défiance à l’égard de ces derniers. Ainsi, quand on leur demande de se positionner sur l’échiquier politique en indiquant la formation dont ils se sentent le plus proches, ou le moins éloignés, force est de constater que près de la moitié refuse de se prêter à l’exercice et déclare ne se sentir proche « d’aucun parti » (42%, contre 36% des Français dans leur ensemble)3 : s’ils n’ont pas l’apanage du désamour à l’égard des partis traditionnels, ils y concourent grandement.

Source : graphique réalisé par Christelle Craplet à partir des enquêtes réalisées par BVA Xsight d’octobre 2023 à mars 2024 dans le cadre du Baromètre politique (échantillon de 6005 personnes, représentatif de la population française âgée de plus de 18 ans).

 

Et pourtant, une fois ce constat posé, on peut aussi voir le verre à moitié plein et constater qu’une petite majorité d’entre eux se positionne et ce, de façon beaucoup moins homogène qu’on ne le pense parfois. 30% choisissent un parti de gauche pour se définir, contre 23% des Français dans leur ensemble, notamment La France insoumise (12% contre 7%). Mais ils sont aussi 17% à se dire proches du Rassemblement national, soit très exactement le score moyen qu’on observe pour ce parti auprès des Français. On ne peut pas en dire autant du parti présidentiel, Renaissance, qui n’attire sur son nom que 3% des jeunes, contre 10% en moyenne. C’est presque en cela d’ailleurs qu’ils se distinguent le plus de la population dans son ensemble, et des plus âgés en particulier : leur distance très nette à l’égard du parti au pouvoir.

Ce tableau de la jeunesse se retrouve-t-il dans leur rapport à l’Europe et au vote ? Pour cela, il paraît important de faire un petit retour en 2019, pour comprendre comment les jeunes se sont comportés lors du précédent scrutin européen.

 

Scrutin 2019 : des jeunes nettement abstentionnistes, par désintérêt pour la politique mais aussi par manque d’information sur l’Union européenne

En 2019, les jeunes se sont nettement plus abstenus qu’en moyenne, notamment en France : 62% d’entre eux ne se sont pas déplacés, selon les données de l’enquête post-électorale réalisée par Kantar juste après l’élection4. C’est plus que la moyenne des Français (50% se sont abstenus), mais c’est aussi plus que l’ensemble des jeunes à l’échelle européenne (58%). Principale raison évoquée par les jeunes Français ayant boudé les urnes : le désintérêt pour la politique (32% vs 21% en moyenne auprès de l’ensemble des abstentionnistes en France). Cette distance est un puissant moteur d’éloignement du processus électoral classique – pour cette élection comme pour d’autres – mais elle n’explique pas tout : 22% déclarent également ne pas connaître suffisamment les institutions européennes, comme si s’ajoutait, pour ces élections en particulier, un facteur spécifique d’explication lié à l’éloignement et au manque d’information sur la manière dont fonctionne l’UE.

Source : graphique réalisé par Christelle Craplet, Eurobaromètre, Enquête post-électorale auprès d’un échantillon de 27 901 personnes, représentatif de la population de l’Union européenne en âge de voter, Kantar Public, mai 2019.

 

À l’inverse, les jeunes qui sont allés voter lors de ce scrutin expliquent l’avoir fait par devoir citoyen (82%), certes, mais aussi parce qu’ils se sentaient Européens (24% vs 13% en moyenne) : comme si, pour les quelques jeunes particulièrement marqués par le projet européen ou ayant l’impression de l’éprouver de façon concrète via des programmes comme Erasmus par exemple, cela devenait un ressort non négligeable du vote et de l’envie de s’exprimer – à mille lieues de ceux pour qui l’UE reste une institution lointaine dont ils ne distinguent guère les contours.

 

Un vote éclaté chez les jeunes qui ont participé au scrutin de 2019 : une inclinaison pour EE-LV réelle mais à laquelle on ne saurait les circonscrire

Pour autant, cette « ferveur » européenne ne concerne qu’une petite partie de la jeunesse et les votes de ceux s’étant exprimés sont loin d’avoir tous été en faveur de partis pro-européens.

Si les jeunes qui ont voté ont davantage plébiscité EE-LV qu’en moyenne (25% contre 13%) selon l’enquête de sociologie du vote réalisée par Ipsos en 20195, leur vote était relativement éclaté : la liste Renaissance a ainsi réussi à mobiliser 12% d’entre eux (mais beaucoup moins qu’en moyenne – 22%) ; la liste LFI a réuni 9% de leurs suffrages (vs 6% en moyenne), soit quasiment autant que la liste LR (8%, contre 9% en moyenne) ; la liste Génération.s : 7% (vs 3% seulement en moyenne) ; la liste Parti socialiste-Place publique 5% (vs 6% en moyenne) et celle du Parti communiste 4% (vs 3% en moyenne).

Mais surtout, 15% ont porté leurs suffrages sur le Rassemblement national, un score non négligeable quoiqu’en net retrait de la moyenne de l’ensemble des Français (23%).

Source : graphique réalisé par Christelle Craplet à partir de l’Enquête de sociologie électorale auprès d’un échantillon de 5433 personnes, représentatif de la population française âgée de plus de 18 ans, Ipsos, mai 2019.

 

Quelles perspectives pour 2024 ? Des jeunes toujours aussi abstentionnistes et de plus en plus tentés par le Rassemblement national

En cinq ans, la situation a considérablement évolué : le Covid-19, le déclenchement de la guerre en Ukraine, la crise énergétique, l’inflation… Le contexte international – et donc européen – est pour le moins différent de celui du précédent scrutin. En France, le rapport au pouvoir a également changé, quand bien même le président a été réélu. Peinant à insuffler une dynamique à son deuxième quinquennat, Emmanuel Macron voit aussi son cœur électoral s’étioler. On l’a vu, quasiment aucun jeune ne déclare se sentir proche du parti Renaissance et la perspective des élections européennes est très loin de les faire changer d’avis.

À cet égard, la grande enquête électorale menée par Ipsos pour, entre autres, la Fondation Jean-Jaurès, apporte de précieux enseignements sur le comportement électoral des jeunes – la volumétrie de l’enquête permettant de garantir un nombre de personnes conséquent dans cette tranche d’âge6.

Premier enseignement, les jeunes n’ont pas l’intention d’aller voter le 9 juin prochain – peut-être même encore moins qu’en 2019. Dans cette enquête, seuls 30% sont certains de se rendre aux urnes, contre 44% en moyenne. C’est, avec les 25-34 ans, la tranche d’âge qui a le moins envie de voter, loin derrière les seniors, toujours très enclins à le faire (62% chez les 70 ans et plus).


Source : graphique réalisé par Christelle Craplet à partir de l’Enquête électorale européenne réalisée par Ipsos du 1er au 6 mars 2024 pour la Fondation Jean-Jaurès, le Cevipof, Le Monde et l’Institut Montaigne auprès de 11 770 personnes inscrites sur les listes électorales.

 

Deuxième enseignement, cette abstention puise sa source dans un rapport distant au politique, mais aussi dans une critique forte de l’offre politique. Ainsi, on retrouve parmi les principales raisons mises en avant par les jeunes pour expliquer leur abstention des éléments liés à une distance au politique et aux institutions de l’UE – 42% pensent que cela n’aura aucun impact sur leur quotidien et 29% ne comprennent pas le fonctionnement des institutions européennes – mais aussi un sentiment prégnant de ne pas se sentir vraiment représentés : 49% estiment que les listes ne reflètent pas leur opinion (vs 44% en moyenne chez les abstentionnistes, soit 5 points de plus), malgré une offre potentielle pléthorique (34 listes en 2019 !) et le caractère proportionnel du scrutin. Rien n’y fait, les jeunes ne trouvent pas chaussure à leur pied.

Troisième enseignement, les jeunes qui votent, même s’ils sont peu nombreux, placent le Rassemblement national très loin devant toutes les autres listes : 31% ont l’intention de donner leur suffrage à une liste conduite par Jordan Bardella, soit très exactement le même niveau que la moyenne nationale ; alors qu’en 2019, le vote en faveur du RN chez les jeunes était loin d’être nul mais demeurait très inférieur à la moyenne. Incontestablement, la jeunesse est très loin aujourd’hui « d’emmerder le [Rassemblement] national », comme le scandait un célèbre slogan des années 1980.

Source : graphique réalisé par Christelle Craplet à partir de l’Enquête électorale européenne réalisée par Ipsos du 1er au 6 mars 2024 pour la Fondation Jean-Jaurès, le Cevipof, Le Monde et l’Institut Montaigne auprès de 11 770 personnes inscrites sur les listes électorales.

 

Des résultats qui doivent pour beaucoup à Jordan Bardella, qui est parvenu à séduire des segments jusque-là plus rétifs comme les plus jeunes donc, mais aussi les plus âgés ou les cadres supérieurs. C’est le seul candidat qui est aujourd’hui clairement identifié par la population et les jeunes ne font pas exception : la moitié d’entre eux (50%) sont capables de citer spontanément son nom quand on leur demande qui mène la liste du Rassemblement national, aucun autre candidat ne parvenant à un tel score7.

Quatrième enseignement : à l’exception du RN, le comportement électoral des jeunes diffère nettement de la moyenne, avec un rapport de force différent à gauche et un écroulement de la liste Renaissance dans ce segment de population. Ainsi, les autres listes font pâle figure chez les jeunes face au RN, y compris à gauche : toujours selon l’enquête électorale d’Ipsos, 18% des jeunes qui iraient voter ont l’intention de choisir la liste EE-LV, 17% la liste LFI : c’est nettement plus qu’en moyenne, mais on est loin des 31% d’intentions de vote en faveur de Jordan Bardella. Notons toutefois que ces deux partis de gauche résistent et continuent de séduire une part non négligeable de jeunes, ce que n’arrive pas à faire Raphaël Glucksmann, pourtant en tête à gauche auprès de l’ensemble des Français : le leader de la liste Parti socialiste-Place publique recueillerait seulement 9% des voix chez les 18-24 ans, loin derrière EE-LV et LFI. Soulignons enfin l’effondrement de la liste Renaissance dans cet électorat puisque seuls 4% des jeunes ont l’intention de voter pour la liste conduite par Valérie Hayer, contre 18% en moyenne chez les Français.

 

Un rapport à l’Union européenne plus favorable chez les jeunes

La percée du Rassemblement national chez les jeunes ne traduit pour autant pas un rejet massif de l’Union européenne chez ces derniers. Quand on prend cette population dans son ensemble – et dans toute sa diversité –, on remarque plutôt au contraire des postures plus positives que la moyenne à l’égard de l’Europe.

Dans une enquête réalisée par BVA Xsight en février8, on a ainsi demandé aux Français s’ils souhaitaient que l’UE revoie en profondeur son action : 46% ont répondu par l’affirmative, mais nettement moins chez les jeunes (33%). De même, le souhait d’un Frexit, qui concerne près d’un Français sur dix (12%), ne trouve de l’écho que chez 2% d’entre eux – un score marginal. À l’inverse, les 18-24 ans se sont montrés bien plus positifs qu’en moyenne en indiquant vouloir que l’UE adapte son action mais sans changement radical (28% contre 20% en moyenne), voire en appelant de leurs vœux la poursuite de la politique actuelle (20% contre 9% en moyenne).

Même constat quand on évoque l’impact des élections européennes sur leur situation personnelle : les jeunes ne sont pas exempts de scepticisme – on l’a vu, ils sont assez distants vis-à-vis du processus électoral – et 42% pensent que cela ne changera rien, ni à la situation de l’Europe, ni à celle de la France, et encore moins à la leur personnellement (61%). Ces résultats sont pour autant bien moins négatifs que ceux observés en moyenne chez les Français (en retrait d’au moins 10 points).

Des résultats qui corroborent ceux observés dans l’enquête électorale d’Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès : pour ne citer qu’un chiffre, 81% des moins de 25 ans se disent favorables au projet européen dans cette enquête, soit 8 points de plus qu’en moyenne. C’est la tranche d’âge la plus enthousiaste sur le sujet.

 

Conclusion

Dès lors, qu’en conclure ? Les jeunes sont loin d’être une population homogène et leur âge ne les définit pas totalement. On peut toutefois faire deux constats à l’approche du scrutin européen : en dépit d’une ouverture sur le sujet de l’Europe, ils continuent à être nettement moins enclins à se déplacer aux urnes que leurs aînés ; et quand ils le font, c’est pour envisager de voter de façon très spécifique, à une exception notable : le vote en faveur du Rassemblement national, qui les séduit désormais dans les mêmes proportions que la moyenne des Français.