Pour cette nouvelle séquence électorale des européennes 2024, BVA Xsight renouvelle son partenariat avec Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au CEVIPOF. Voici sa dernière analyse.

Moins de 70 jours nous séparent des prochaines élections européennes. Des élections européennes qui prennent place dans cette incroyable année électorale 2024 : « la plus grosse année électorale de l’histoire » selon The Economist, « l’année électorale ultime » d’après le Time magazine. Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des pays qui organisent des élections nationales en 2024, un évènement unique dans l’histoire du monde ! Du Royaume-Uni au Bangladesh, de l’Inde à l’Indonésie, des Etats-Unis à l’Union européenne, on estime que près de 2 milliards d’électeurs dans plus de 70 pays pourraient se rendre aux urnes en 2024.

Ce triomphe de la démocratie électorale va-t-il tenir toutes ces promesses ? L’année de tous les records électoraux, pourrait décevoir sur un point capital : la participation. Il est vrai que dans de nombreux pays se manifeste un détachement des citoyens pour le vote, moins vécu qu’avant comme le meilleur moyen d’expression publique. Plus « optionnel », moins « devoir civique » et atteint à son tour par la crise de sens qui touche toute la sphère de la politique : à quoi sert de voter ? disent les uns ; n’est-ce pas plus efficace de manifester ou même de choisir des modalités plus radicales et plus fortes de l’action politique ? disent les autres.

Qu’en sera-t-il pour les élections européennes en juin ? Il y a cinq ans, la participation électorale avait déjoué les commentaires habituels sur le désintérêt pour les élections européennes : en moyenne des pays membres de l’UE, la participation avait bondi de 8 points ! On avait constaté un rebond de participation de même ampleur pour la France et bien davantage dans d’autres pays : plus de 13 points en Allemagne, près de 22 points en Pologne et des augmentations importantes de la participation dans tout l’Est de l’UE.

Les tendances de 2019 vont-elles se prolonger, voire s’amplifier en 2024 ? La question se pose, tant de crises ayant souligné depuis le rôle fondamental de l’UE : la pandémie du Covid, le climat, la guerre en Ukraine, la crise de l’énergie. Des moyens financiers et politiques considérables ont été engagés par l’UE sur tous ces fronts : recherche de vaccins, coordination dans l’approvisionnement en doses des Etats membres ; « pacte vert », plan de relance « NextGenerationEU » ; sanctions contre la Russie, soutien économique, militaire et humanitaire à l’Ukraine. Cet agenda européen sans précédent qui s’est exprimé au cours des cinq dernières années va-t-il se traduire par une mobilisation et une participation à la hausse ?

La réponse n’est pas évidente, à ce jour. En 2019 déjà nous parlions d’une « énigme de l’abstention européenne » : car même avec une forte augmentation de la participation, celle-ci s’établissait tout juste au-dessus de 50% dans l’ensemble de l’UE comme en France ! Voter aux élections européennes reste, en effet, un comportement politique particulièrement « filtré » sociologiquement et politiquement. La sociologie électorale montre que la faible connaissance que nous avons de l’Union européenne, de ses institutions, du rôle des députés européens, accentue les fractures sociologiques que l’abstention exprime toujours. Les catégories sociales les moins dotées en capital économique et culturel, celles qui sont en général les moins favorables à l’intégration européenne et moins politisées, sont plus abstentionnistes. Enfin, les chercheurs soulignent le rôle fondamental des facteurs « contextuels » comme la distance dans le temps qui sépare les élections européennes des autres élections, l’intensité de la campagne électorale ou les thèmes qui dominent le débat public national pendant la campagne.

Tous ces facteurs rendent bien difficile la tâche des sondeurs pour correctement prédire l’abstention aux européennes ! Et notamment dans le cas de la France où l’agenda européen et l’agenda national semblent tellement mêlés en 2024 : les logiques de « vote sanction » contre l’exécutif vont-elles jouer à fond et mobiliser les oppositions ? Le cadrage de l’exécutif sur la guerre en Ukraine et la survie de l’UE va-t-il finir par provoquer un « ralliement autour du drapeau » et mobiliser le camp présidentiel ? Ou bien le climat anxiogène de la période va-t-il provoquer apathie et démobilisation ?

Pour tenter de voir plus clair sur ces questions, on dispose, fort heureusement, des enquêtes d’intentions de vote BVA Xsight – RTL, pour comprendre les différentes facettes du potentiel de mobilisation ou d’abstention pour le 9 juin en France. La seconde vague de cette série d’enquêtes (mars 2024), montre un bond spectaculaire de la connaissance de la date de l’élection : interrogés fin mars, ce sont 68% des personnes interrogées qui savent que ces élections auront lieu en juin. En revanche, l’intérêt porté à l’évènement (59%) reste modéré, nettement en deçà de ce que l’on constate à la même date pour l’élection présidentielle. Malgré tous les efforts faits par les têtes de listes, 52% des personnes interrogées ne peuvent citer aucune d’entre elles de façon spontanée. Il n’est donc pas surprenant que le potentiel de participation soit stable depuis le mois de février, autour de 54%. Et l’on sait que ce dernier est traditionnellement sur-évalué par les interviewés eux-mêmes…

Parmi ceux qui ont exprimé une intention de vote, quel sens donnent-ils à ce vote ? 14% indiquent que par leur vote ils souhaitent exprimer avant tout leur soutien à la politique actuelle du gouvernement, 42% veulent exprimer leur opposition à la politique actuelle du gouvernement et 44% se prononcent principalement en fonction des enjeux européens et non de la situation politique nationale. Si les motivations de votes restent majoritairement nationales pour ces européennes, d’importants contrastes politiques attestent de logiques différentielles de mobilisation : sanctionner le gouvernement est la motivation dominante, presque exclusive, pour les soutiens de la liste du RN (74%) ; s’exprimer sur les enjeux européens et soutenir le gouvernement (49% et 46%) sont les deux motivations des soutiens de la liste de la majorité présidentielle ; s’exprimer sur les enjeux européens et sanctionner le gouvernement composent l’essentiel de la motivation de vote des soutiens des listes de la gauche mais avec une très importante différence : s’opposer au gouvernement est beaucoup plus souvent exprimé par les Insoumis que par les socialistes ou les écologiques (respectivement 41%, 24% et 24%) ; enfin, les soutiens de la liste des LR présentent les motivations de vote les plus hétérogènes : 22% veulent exprimer leur soutien au gouvernement, 35% leur opposition et 43% s’exprimer sur les enjeux européens.

Les enjeux européens conservent, on le voit, leur incroyable pouvoir révélateur des clivages de la société française. L’enquête BVA Xsight – RTL a par exemple demandé aux personnes interrogées si la construction européenne représentait à leurs yeux une source d’espoir (33%), de crainte (44%) ou ni l’un ni l’autre (23%). Toute la force des clivages sociaux s’exprime ici : 40% des moins de 35 ans citent l’espoir, mais 47% des plus de 50 ans citent la crainte ; 50% des ouvriers, 52% des employés citent également la crainte tandis que 44% des cadres citent l’espoir ; 23% de ceux qui ont un diplôme inférieur au bac citent l’espoir mais 41% parmi ceux qui ont le Bac et davantage.

Les clivages entre familles politiques mais aussi (et surtout) à l’intérieur des familles politiques traduisent également que sur l’Europe, la gauche et la droite continuent d’être clivées : le sentiment de crainte vis-à-vis de la construction européenne est beaucoup plus exprimé chez les proches de la FI (48%) ou les électeurs de Jean-Luc Mélenchon (45%) que parmi les sympathisants socialistes (23%) ou écologistes (28%). A droite, un gouffre sépare les sympathisants LR (41% expriment de la crainte), des sympathisants de Debout la France (68%), du RN (69%) ou de Reconquête (82%). Sur le soutien général à l’intégration européenne, les sympathisants du centre-gauche et du centre-droit sont plus proches des sympathisants du centre que des extrêmes de leurs camps respectifs.

La progressive pénétration de la construction européenne comme élément structurant de notre vie politique suffira-t-elle à mobiliser les électeurs et à prolonger les puissants effets de recomposition politique qu’elle porte depuis les dernières décennies ? C’est la double question à laquelle le 9 juin apportera des éléments très importants de réponse. C’est une partie de l’avenir des principales familles politiques qui se joue dans ces élections européennes, seules élections à se tenir dans une seule circonscription, la France, avant la présidentielle de 2027. Un paradoxe pour ces élections « européennes-nationales », véritable miroir révélateur des clivages générationnels, sociaux et politiques d’une France un peu perdue dans le chaos du monde, un peu déboussolée par toutes les crises traversées depuis quelques années.